ANNALES DE L’UNIVERSITE DE BANGUI
Série D, VOL 7, N°003/Décembre 2021 - 57
CAS CLINIQUE
Maladie de Crohn chez une adolescente noire africaine : à propos d’un cas
Crohn's disease in a black african adolescent girl: a case report
Foli Agbéko1,2, Mawouto Fiawoo1,3, ElomOunoo Takassi1,3, KokouAgbékogniRénéSegbedji4,5,
MazamaPakoudjarés6, DakéHombaBatalia3, Mathilde Pala2, Clémentine Dumant2, Edouard Lacotte2 ,Christophe
Marguet2, NadiedjoaKokou Douti1,6
1. Département de pédiatrie/ Faculté des Sciences de la Santé /Université de Lomé, Lomé, Togo
2. Unité de Gastroentérologie, hépatologie et nutrition pédiatriques, CHU Charles Nicolle, Rouen, France
3. Service de Pédiatrie/ CHU SylvanusOlympio, Lomé, Togo
4. Département de pédiatrie/ Faculté des Sciences de la Santé /Université de Kara, Kara, Togo
5. Service de Pédiatrie/ CHU Kara, Kara, Togo
6. Service de Pédiatrie/ CHU campus, Lomé, Togo
Auteur correspondant : Dr Agbéko Foli, Tel 00 228 90 02 88 68/00 228 98 56 30 00.
E-mail : folyvon@gmail.com
Reçu le 24/09/2021 ; Accepté le 24/11/2021
RESUME
Introduction : La maladie de Crohn est une
affection exceptionnellement décrite chez le noir
africain. Nous rapportons un cas chez une
adolescente de 13 ans, d’origine camerounaise,
vivant avec ses parents en France depuis l’âge de 5
ans, reçueen septembre 2020au CHU Rouen,
France.
Observation : Le tableau clinique a été marqué
par des douleurs abdominales, quotidiennes,
localisées en zone épigastrique et en fosse iliaque
droite surtout, migratrices, évoluant depuis 9
mois ; des diarrhées chroniques avec rectorragies ;
cassure de la courbe pondérale (perte > 10% en 4
mois) et un aphte buccal. Il n’y avait pas
d’arthralgies, d’uvéite, d’hippocratisme digital, ni
d’érythème noueux. La biologie avait révélé un
syndrome inflammatoire biologique, une anémie
microcytaire, la positivité des anticorps anti--
Saccharomyces cerevisiae (ASCA) et la négativité
des anticorps cytoplasmiques antineutrophiles
(ANCA). La coloscopie avait révélé des
ulcérations muqueuses importantes de la valve
iléo-caecale tandis que l’entero-IRM avait montré
unépaississement inflammatoire du jéjunum, du
caecum et du côlon droit, avec rétrécissement de la
lumière intestinale sans dilatation segmentaire.
L’examen histologique des biopsies de la
muqueuse colique avait retrouvé un granulome
épithélioïde sans nécrose caséeuse. Le suivi
médical, psychologique et diététique est en cours
après une nutrition entérale de 2 mois
(MODULEN®), puis l’administration
d’Azathioprine et de l’Adalimumab.
Conclusion : La maladie de Crohn reste rare chez
le noir africain et sa prise en charge est complexe.
Mots-clés :Maladie de Crohn, noir africain.
ABSTRACT
Introduction: Crohn's disease is an exceptionally
described disease in black Africans. We report a
case of a 13 year old girl, born in Cameroun, living
with her parents in France since the age of 5 years,
who was admitted in September 2020 to CHU
Rouen, France.
Observation: The clinical picture was marked by
daily abdominal pain, localized in the epigastric
area and the right iliac fossa in particular,
migratory, evolving for 9 months; chronic diarrhea
with rectorrhagia, a drop in weight (loss > 10% in
4 months) and an oral aphta. There was no
arthralgia, uveitis, digital hippocratism or
erythema nodosum. Biological examination had
revealed a biological inflammatory syndrome,
microcytic anemia, positive anti-Saccharomyces
cerevisiae antibodies (ASCA), negative anti-
cytoplasmic antineutrophilic antibodies (ANCA).
Colonoscopy had revealed extensive mucosal
ulceration of the ileocecal valve and entero MRI
had showed inflammatory thickening of the
jejunum, cecum and right colon, with narrowing of
the intestinal lumen, without segmental dilatation.
Biopsies Histological examination of mucosal
biopsies showed an epithelioid granuloma without
caseous necrosis. Medical, psychological and
dietary follow-up is ongoing after 2 months of
enteral nutrition (MODULEN®), followed by
Azathioprine and Adalimumab.
Conclusion: Crohn's disease remains rare in black
Africans and its management is complex.
Keywords: Crohn, inflammatory disease, black
African.
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INTRODUCTION
La maladie de Crohn (MC), également appelée
entérite régionale, entérocolite granulomateuse et
iléite terminale, est une Maladie Inflammatoire
Chronique de l’Intestin (MICI), récidivante et
rémittente de l'appareil digestif, de cause inconnue,
souvent multifocale [1]. La MC peut toucher
n'importe quellepartie du tractus gastro-intestinal
(TGI) et des manifestations extra-intestinales
peuvent être présentes, notamment au niveau de la
peau, des yeux et des articulations [1]. La
pathogenèse exacte de la MC est inconnue, bien
qu'un certain nombre de facteurs génétiques et
environnementaux aient été identifiés. Les facteurs
environnementaux augmentent le risque de la
maladie et entraînent la réponse immunitaire
intestinale aberrante caractéristique de la maladie
[2]. Des études épidémiologiques ont montré que
la MC a une incidence de 3 à 20 cas pour 100 000
[2]. La MC touche indifféremment les hommes et
les femmes dans tous les groupes d’âge, avec une
prédilection pour le deuxième et troisième
décennies et une prépondérance familiale chez
quelques-uns [1]. La MC est de plus en plus
fréquente dans le monde industrialisé, en
particulier en Amérique du Nord et en Europe
occidentale, bien que l'incidence augmente en Asie
et en Amérique du Sud [1]. La MC est une
affection exceptionnellement décrite en Afrique
noire [3]. Nous rapportons un cas de MC chez une
adolescente de 13 ans, originaire du Cameroun,
reçue au CHU Rouen, France.
OBSERVATION
Une adolescente de 13 ans, née au Cameroun,
vivant avec ses parents en France depuis l’âge de 5
ans, a été reçue en consultation de gastropédiatrie
au CHU Rouen (France) en septembre 2020. Les
plaintes fonctionnelles étaient constituées de
douleurs abdominales de l’épigastre et de la fosse
iliaque droite, quotidiennes, migratrices, évoluant
depuis 9 mois. Ces douleurs abdominales étaient
associées à des épisodes de diarrhées chroniques,
des rectorragies et un amaigrissement (perte >
10% en 4 mois). Elle ne présentait pas
d’antécédents de maladie digestive personnelle ou
familiale. L’examen physique avait retrouvé des
aphtes buccals.Il n’y avait pas de lésion périnéale,
d’arthralgies, d’uvéite, d’hippocratisme digital, ni
d’érythème noueux. La biologie avait révélé un
syndrome inflammatoire avec CRP à 150 mg/l,
une anémie microcytaire (Hb 9g/dl), lapositivité
du dosage des ASCAet la négativité des ANCA.
La coloscopie avait montré des ulcérations
muqueuses importantes de la valve iléo-caecale.
L’entero-IRM avait décrit un épaississement
inflammatoire du jéjunum, du caecum et du côlon
droit, avec rétrécissement de la lumière intestinale,
sans dilatation segmentaire. L’analyse histologique
des pièces de biopsies de la muqueuse colique
avait mis en évidence un granulome épithélioïde
sans nécrose caséeuse. Le diagnostic de maladie de
Crohna été retenu et l’adolescente classée selon la
l’échelle de Montréal (tableau I), au stade A1 L4
B2.
Tableau I : Classification de Montréal [2]
Age au diagnostic
A1: < 17 ans
A2: entre 17 et 40 ans
A3: ≥ 40 ans
Localisation
L1: iléon +/- Caecum
L2: colon seul
L3: iléon et côlon
L4: tube digestif haut
Evolution
B1: inflammatoire
B2: sténosante
B3: fistulisante
P: maladiepérinéale
La prise en charge a consisté en une nutrition
entérale de 2 mois (MODULEN®), puis
l’administration d’Azathioprine (IMUREL®) et de
l’Adalimumab (HUMIRA®). Le suivi médical est
en cours en gastroenterologie pédiatrique avec
missions des plaintes après 2 mois. Un apport
psychologique et diététique est prévu en
complément.
DISCUSSION
La MC est une MICI, de diagnostic difficile,
fréquente en Occident et sous-estimée en Afrique
noire [4].La MC est d’étiologie incomplètement
connue, mais est directement corrélée à une triade
de facteurs prédisposants, notamment des
problèmes génétiques, des dysfonctionnements du
système immunitaire et des facteurs
environnementaux [5]. Des auteurs ont suggéré un
"gradient nord-sud" en ce qui concerne l'incidence
de la MC [6,7]. Cependant, en raison des
informations limitées sur les MICI dans les pays
du Sud, ce "gradient" n'est pas largement accepté.
Bien que les MICI aient été historiquement
reconnues comme une maladie affectant
principalement les Blancs, on constate une
reconnaissance croissante de la maladie dans
différentes populations minoritaires comme les
noirs aux Etats - Unis [8]. La rareté de la MC et la
prévalence de l'entérocolite tuberculeuse en
Afrique et en Asie ont tendance à faire hésiter les
cliniciens à diagnostiquer une MC, tant sur le plan
clinique qu'histologique [1,5]. Sa différenciation
de la Rectocolite Hémorragique (RCH) est
toujours un problème, mais la distinction de la
tuberculose est plus difficile dans les pays en
développement si la lésion est granulomateuse
[1,5]. Les segments d'intestin réséqués
chirurgicalement requièrent à nouveau un examen
attentif en utilisant divers critères pour
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diagnostiquer la maladie ou exclure une MC [1,5].
Aussi la littérature sur les MICI chez le noir
africain est exceptionnelle (tableau II).
Tableau II : Quelques publications sur la maladie
de Crohn chez le noir africain
Auteur
Pays
Année de
publication
Nombre
de cas
Alegbeleye [1]
Cameroun
2019
01 cas
Mimiesse [9]
Congo
Brazzaville
2015
01 cas
Casanelli [4]
Côte d’Ivoire
2004
01 cas
Bougouma [10]
Burkina Faso
2002
02 cas
Mengesha [11]
Ethiopie
1997
07 cas
Peghini [12]
Sénégal
1990
02 cas
Une revue de la littérature africaine effectuée par
Steury en 1980 a permis de retrouver 14 cas de
maladie de Crohn chez des noirs africains [3]. Les
douleurs abdominales [4,12], la diarrhée [4, 12] et
les rectorragies [4] ont représenté les principaux
motifs de consultation, comme corroboré par
Mimiesse à Brazzaville [9]. Les aphtes buccals
dans notre cas peuvent exister, confirmant la
possibilité d’atteinte de tout le tractus digestif, tout
comme la fissure anale [4]. Mais, la localisation
majoritaire demeure l’iléon [1]. Dans certaines
études, les signes extradigestifs comme les
arthralgies [4], l’uvéite, l’érythème noueux sont
rapportés [12, 13].Les enfants atteints peuvent
présenter un retard de croissance [1, 4, 12]. Le
syndrome inflammatoire biologique et l’anémie
ferriprive sont fréquents [9]. Les marqueurs
sérologiques d'importance clinique sont les ASCA,
qui sont souvent positifs dans la MC, et les ANCA,
qui est négatif pour la MC [14]. Ces tests sont
évocateurs de la MC mais ne doivent pas être
interprétés comme des tests de diagnostic, car des
résultats positifs peuvent être présents dans une
population saine. La principale utilité de ces
anticorps est de permettre le diagnostic différentiel
chez les patients présentant des caractéristiques de
la MC et d'autres maladies, notamment la RCH
[1,14]. Les ulcérations muqueuses superficielles
intéressaient la charnière iléo-caecale [12] ou
colique [4,12] ou recto-sigmoïdienne [9] ou
perinéale par des fissures et abcès anals [4].
L’atteinte œsophagienne était rarement décrite
[12]. Le granulome épithélioïde et giganto-
cellulaire, sans nécrose caséeuse est l’anomalie
histologique spécifique de la MC pouvant suggérer
une schitosomose ou tuberculose intestinale [1].
Dans le cas présent, une entéro IRM (imagerie
par résonance magnétique), qui a supplanté
l’examen baryté du grêle, a confirmé
l’inflammation muqueuse [1]. Le traitement et le
pronostic de la maladie dépendent de plusieurs
facteurs pris en compte par la classification de
Montréal [1,2]. Le traitement par corticoïdes a
produit une amélioration rapide, les ulcères
guérissant au bout d'un mois chez deux patients
sénégalais [12]. En Occident avec l’arsenal
thérapeutique, elle peut évoluer favorablement
avec la rémission des plaintes. L'un des plus
grands défis associés à la MC est qu’après 20 ans
d'activité de la maladie, 80% des patients devront
subir une intervention chirurgicale [1,15].
CONCLUSION
Le caractère inhabituel de la MC chez les noirs
africains donne de l'intérêt à ce cas clinique. La
MC touche principalement les adolescents et
jeunes adultes. L’introduction et la vulgarisation
de la coloscopie devraient permettre de faire un
diagnostic plus précoce des MICI en Afrique noire.
Un diagnostic confirmé par histopathologie
devient très nécessaire également en raison des
preuves émergentes d'un risque accru
d'adénocarcinome chez les patients atteints de la
MC.
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