ANNALES DE L’UNIVERSITÉ DE BANGUI
Série D, VOL. 5, N°002/ Décembre 2019 -
CAS CLINIQUE
Premier cas de séroconversion professionnelle au virus de l’immunodéficience humaine
documentée en République Centrafricaine
First case of documented professional human immune deficiency virus seroconversion in
Central African Republic
Hermione Dahlia MOSSORO-KPINDE
1,2
; Henri Saint-Calvaire DIEMER
2
; Chirstel Eddith GAUNEFET
3
;
Eudes GBAGBA-NGAI
4
; Christian Diamant MOSSORO-KPINDE
5
.
1. Complexe Pédiatrique de Bangui (CPB) ;
2. Département de Santé Publique, Faculté des Sciences de la Santé, Université de Bangui ;
3. Hôpital Communautaire de Bangui ;
4. Service de Santé des Armées, Bangui ;
5. Département des Sciences Biomédicales, Faculté des Sciences de la Santé.
Auteur correspondant : Dr Hermione Dahlia MOSSORO-KPINDE Médecin de Santé et Sécurité au travail au
Complexe Pédiatrique de Bangui, Faculté des Sciences de la Santé, Université de Bangui
dahlia_m2003@yahoo.fr; Tél : + 236 75 20 22 16
Reçu le 31/08/2019 ; Accepté le 20/11/2019
RESUME
Objectif : Les accidents d’exposition au sang sont
des accidents évitables mais fréquents dans les pays
à ressources limitées. L’objectif du travail était de
décrire le premier cas de séroconversion
professionnelle documentée, pour le VIH, en
Centrafrique.
Description du cas : Il s’agit d’un étudiant en
médecine, en fin de formation, qui ne portait pas tout
le matériel de protection individuelle nécessaire au
cours d’une intervention chirurgicale. Il a été
victime d’une coupure profonde, au niveau de
l’avant-bras, par la lame de bistouri. Le patient-
source était positif pour le VIH. Malgré une
prophylaxie post-exposition bien observée, le
contrôle de la sérologie VIH de la victime est revenu
positif après 2 mois de suivi.
Conclusion : Cette observation souligne
l’importance de la protection du personnel soignant
et la mise en place de dispositifs de prise en charge
et d’indemnisation des personnels face aux AES.
Mots-clés : Séroconversion professionnelle, VIH,
AES, RCA.
ABSTRACT
Objective: Occupational blood exposures are
preventable but frequent accidents in resource-
limited countries. We aim to describe the first
documented case of occupational seroconversion for
HIV in the Central African Republic.
Description of case: He is a medical student at the
end of his training, who did not wear all the personal
protective equipments necessary during surgery. He
had a deep cut in his forearm by the scalpel blade.
The source patient was positive for HIV. Despite
well observed post-exposure prophylaxis, the HIV
serology control of the victim returned positive after
2 months of follow-up.
Conclusion: This observation underlines the
importance of the protection of the nursing staff and
the establishment of devices for the care and
compensation of staff in the event of an AES.
Keywords. Professional seroconversion, HIV,
occupational blood exposure, Central African
Republic.
INTRODUCTION
La transmission possible du VIH aux professionnels
de santé lors des accidents d’exposition au sang
(AES) a constitué en Europe dans les années 90 un
élément essentiel de réflexion. L’analyse des
facteurs de risque de ces accidents a permis de
développer des stratégies de prévention pour
améliorer la sécurité des soignants. L’application des
précautions standards ainsi que l’utilisation de
matériels de sécurité a notamment permis de
diminuer la fréquence des AES [1]. L’évitabilité de
ces accidents n’est cependant pas absolue, d’où
l’importance d’une surveillance des AES, la mise en
place au sein de chaque établissement de soins par le
médecin du travail. Dans le cadre de la surveillance
des AES, une séroconversion professionnelle chez
un personnel de santé est définie par l’ensemble des
critères suivants : 1) une exposition professionnelle
accidentelle percutanée ou cutanéomuqueuse à du
sang ou à un liquide biologique potentiellement
contaminant ; 2) une sérologie négative pour le VIH
entre 8 jours et 4 semaines après l'exposition ; 3)
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une séroconversion VIH entre 4 semaines et 6 mois
après l’exposition [1]. Beaucoup de données
épidémiologiques concernant la survenue des AES a
été obtenue par des études faites en Amérique du
Nord et en Europe [2]. En France sur plus de 20 ans,
l’Institut National de Veille Sanitaire (InVS) a relevé
14 cas de séroconversion documentée malgré les
mesures de prévention de plus en plus performantes
[3]. Sur les 37,9 millions de personnes vivants avec
le VIH dans le monde, 25,8 millions vivent en
Afrique sub-saharienne en 2019 [4]. Dans les pays
en voie de développement les procédures de
prévention et la prise en charge d’infections
d’origine professionnelle ne sont pas suffisamment
mises en place. Très peu de cas de séroconversion
professionnelles ont été rapportées. En Afrique sub-
saharienne, seulement 5 cas de séroconversion
professionnelle VIH documentés ont été rapportés: 4
en Afrique du Sud, et une en Zambie [5]. La RCA,
pays à ressources limitées, a une forte prévalence
(3,6%) pour le VIH (ONUSIDA), les Hépatites B
(15%) [6]. Ce pays, comme beaucoup d’autres, a
une pénurie en personnel de soins. Le plan de
transition du secteur de santé (PTSS) en RCA 2015-
2017 plore l’insuffisance en ressources humaines
pour la santé en quantité et en qualité (un médecin
pour 22000 habitants) [7]. Des études antérieures ont
montré l’inexistence de système de surveillance
d’AES, une prévalence de 54% d’AES déclarés et
une insuffisance notamment biologique de leur prise
en charge ont rapporté limité seulement au VIH [8].
Depuis 2012, il a été instauré une surveillance des
AES au Complexe Pédiatrique de Bangui, seul
établissement de soins exerce un médecin du
travail. Cette surveillance s’inscrit dans le cadre de
la gestion des AES. Dans cette étude nous décrivons
le 1
er
cas de sérocnversion professionnelle pour le
VIH documentée en RCA.
OBSERVATION
Il s’agit d’un étudiant en médecine âgé de 28 ans, en
fin de formation, qui réalisait, en urgence, une
laparotomie le 24 janvier 2016, mais qui ne portait
pas tout le matériel de protection individuelle
nécessaire. Il portait un calot, un masque
respiratoire, un tablier imperméable sur une blouse
ordinaire, une paire de gant, des bottes. Il n’avait pas
de casaque. Le patient était de sexe féminin, la
sérologie VIH faisait partie du bilan pé-opératoire et
était positive. Au cours de l’intervention, l’étudiant a
été victime d’une coupure qualifiée de profonde au
niveau de l’avant-bras gauche, avec la lame de
bistouri qu’il utilisait. La désinfection a été faite
immédiatement avec la polyvidone iodée. Le jour
même de l’accident, le patient, victime de l’accident
a été pris en charge par le Médecin du Travail. Après
un counseling chez le patient source et chez la
victime, des sérologies ont été réalisées par tests
rapides respectivement pour le VIH par l’association
détermine
®
(Alere, Japon) et Unigold (Trinity
Biotech, Irlande) [9], Triplex
®
HIV, HBsAg HCV
(Biosynex, Strasbourg, France) [10] pour le VHB
(AgHBs), et le VHC (Ac Anti HVC). La source était
positive pour le VIH, gative pour le VHB et le
VHC. La victime négative pour le VIH et le VHC
mais positive pour le VHB. Une prophylaxie post
exposition a été mise en route à base de Duovir
®
(Zidovudine+Lamivudine) et Kaletra
®
(Lopinavir/r)
pendant un mois. Une surveillance clinique et
biologique avec sérologies VIH, VHB, VHC, et les
transaminases. L’accident a été déclaré. Au 2
ème
mois après l’accident, le contrôle de la sérologie
VIH est revenu positif pour la victime, confirmée
par les tests ELISA de 4
ème
nération avec
l’association Genscreen
®
HIV-1/2 Version 2 (Bio-
Rad, France) et Murex
®
HIV 1.2.0 (Biotech limited,
Angleterre) le 28 mars 2016. Une leucopénie a été
mise en évidence (2,9 giga/l) et le taux CD4 était de
950 cellules/mm
3
. La victime a été orientée vers un
centre de traitement ambulatoire pour la prise en
charge de sa séropositivité pour le VIH, un
accompagnement psychologique a été fait par le
Médecin du Travail.
DISCUSSION
Cinq ans après la mise en place de la surveillance
des AES, le 1
er
cas de séroconversion
professionnelle est documenté. La victime n’a pas
porté tous les équipements de protection
individuelle, notamment la casaque dont le stock
était épuisé à cause du nombre important des cas
d’urgence opérés cette nuit-là. Ainsi l’avant-bras de
la victime se trouvait particulièrement exposé durant
l’intervention chirurgicale. La non utilisation
d’équipement de protection par manque ou par
négligence du personnel favorise la survenue des
accidents comme l’a relevé certains auteurs [11,12].
Les travaux antérieurs réalisés en Centrafrique ont
montré une sous déclaration des AES et une
insuffisance de prise en charge [8]. L’insuffisance
de prise en charge laisserait supposer la survenue
d’autres cas de séroconversion qui seraient passées
inaperçues à cause de la sous déclaration. Cette sous
déclaration d’AES est relevée en occident et
particulièrement en Afrique la prévalence d’AES
peut atteindre 50% du personnel [8,11,13]. Les AES
constituent donc un problème de sanpublique en
Afrique, notamment en Centrafrique, pays en voie
de développement qui n’a pas de programme
national de gestion des AES. La sous déclaration de
ces accidents [11,12] et les difficultés de leur prise
en charge augmentent le risque de séroconversion
[13]. La question de la prévention et de la gestion
financière des AES demeure. Les recommandations
de Cotonou issues du 1
er
colloque francophone sur
les AES et la protection du personnel de santé en
Afrique, organisé en marge du 7
ème
Congrès
Panafricain de Santé au Travail, adressées aux
décideurs politiques, aux gestionnaires, aux
professionnels de santé et aux préventeurs,
proposent des axes spécifiques pour la prévention du
risque infectieux professionnel du personnel
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soignant. Ces recommandations demandaient entre
autres la mobilisation de ressources spécifiques pour
la protection du personnel soignant, la mise en place
dans chaque établissement de soins d’un plan de
prévention du risque infectieux professionnel [14].
En outre, cette observation souligne l’insuffisance de
la protection du personnel soignant en Centrafrique
et la nécessité de la mise en place de dispositifs de
prise en charge des personnels de santé face aux
AES et d’indemnisation de ceux qui sont contaminés
pour atteindre les objectifs 2016-2021 de
l’ONUSIDA qui est de mettre fin à l’épidémie du
SIDA avant 2030 [15].
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Conflit d’intérêt : aucun
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