ANNALES DE L’UNIVERSITÉ DE BANGUI
Série D, VOL. 5, N°002/ Décembre 2019 -
ARTICLE ORIGINAL
Cirrhose post hépatitique B : aspects épidémiologiques et cliniques
Post hepatitis B cirrhosis: epidemiological and clinical aspects
Serges Magloire Camengo Police, Nathalie Philomène Boua-Akelelo, Armelo Yangba Kalebanga, Georges
Service, Benoît Elowa, Eveline Mofini, Joseph Roger Molowa Kobendo
Travail du Service d’hépato-gastroentérologie et de médecine interne, CHU de l’Amitié Sino-Centrafricaine,
Bangui,
Auteur correspondant : Pr Ag Serges Magloire Camengo Police
Service d’Hépato-gastroentérologie et de médecine interne, CHU de l’Amitié Sino-Centrafricaine, Bangui, RCA
Mobile : +236 75 50 59 65 ; Courriel : camengop@netcourrier.com
Reçu le 05/06/2019 ; Accepté le 24/07/2019
RESUME
Introduction : la cirrhose constitue un problème de
santé publique. Elle représente la première cause
d’hospitalisation pour maladie hépatique dans notre
service diagnostiquée au stade de complication.
Patients et méthodes : il s’agit d’une étude
transversale analytique d’une durée de 3 ans Les
patients âgés d’au moins 18 ans atteints de cirrhose
étaient inclus de manière consécutive. Le diagnostic
de cirrhose était retenu sur les signes d’insuffisance
hépatocellulaire, les signes d’hypertension portale
et les caractères du foie.
Résultats : Pendant la période d’étude, 1340
Patients étaient hospitalisés dont 300 pour cirrhose
(22,4%), parmi lesquels 218 patients (16,27%)
atteints de cirrhose post hépatitique B. Il s’agissait
de 137 hommes (62,9%) et 81 femmes (37,1%).
L’âge moyen était de 33,8 ans pour les femmes et
38,5 ans pour les hommes. La coinfection avec le
virus Delta était observée dans 32 cas (14,7%) chez
les hommes et dans 17 cas (7,8%) chez les femmes.
L’infection virale B était due au mutant pré C dans
54,6% et 29,8% respectivement chez les hommes et
les femmes (p : 0,99). Le signe physique plus
fréquent observé dans le sexe masculin et féminin
était l’ascite dans respectivement 52,6% et 31%.
Cent quarante-neuf patients (68,4%) étaient dans la
classe B de Child-Pugh avec respectivement 44,6%
des hommes et 23,8 des femmes (p : 0,76). Les
varices œsophagiennes étaient retrouvées chez 189
patients. Il s’agissait de 59 femmes et 130 hommes.
Conclusion : la cirrhose post hépatitique B est une
affection fréquente et grave survenant chez l’adulte
jeune avec une prédominance masculine. Il n’y a
pas de différence sur le plan clinique et
paraclinique. Il s’avère important de mettre en place
un programme national de lutte contre les hépatites
virales.
Mots clés : cirrhose, virus de l’hépatite B, Bangui.
ABSTRACT
Introduction: Cirrhosis is a public health issue. It
represents the first cause of hospitalization for liver
disease in our department diagnosed at the
complication stage.
Patients and methods: This is a 3-year analytical
cross-sectional study. Patients aged 18 years and
older with cirrhosis were included consecutively.
The diagnosis of cirrhosis was based on signs of
hepatocellular insufficiency, signs of portal
hypertension and liver characteristics.
Results: During the study period, 1340 Patients
were hospitalized, including 300 for cirrhosis
(22.4%), including 218 patients (16.27%) with post
hepatitis B cirrhosis. They were 137 men (62. 9%)
and 81 women (37.1%). The average age was 33.8
years (women) and 38.5 years (men). Coinfection
with the Delta virus was observed in 32 cases
(14.7%) in men and in 17 cases (7.8%) in women.
Viral infection B was due to the pre-C mutant in
54.6% and 29.8% respectively in men and women
(p: 0.99). The most common physical sign seen in
males and females was ascites in 52.6% and 31%,
respectively. One hundred and forty-nine patients
(68.4%) were in the class B of Child-Pugh with
44.6% of men and 23.8 of women respectively (p:
0.76). Esophageal varices were found in 189
patients. There were 59 women and 130 men.
Conclusion: post hepatitis B cirrhosis is a frequent
and serious condition occurring in young adults
predominantly male. There is no clinical and
paraclinical difference. It’s important to have a
national program to fight against viral hepatitis.
Keywords: cirrhosis, hepatitis B virus, Bangui.
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INTRODUCTION
La cirrhose est le stade terminal des grandes
variétés des maladies chroniques actives du foie [1].
Elle est une affection grave, fréquente et constitue
un problème de santé publique majeur. En France,
la prévalence de la cirrhose est estimée entre 2.000
et 3.300 cas par million d’habitants avec une
incidence annuelle de 150 à 200 cas par million
d’habitants [2]. En Afrique, la prévalence
hospitalière de la cirrhose est variable : 22,4% au
Congo [3], 5,8% au Burkina Faso [4] et 19,7% à
Bangui [5]. La cirrhose est responsable de 25.000
décès par an aux USA [6]. La principale cause de la
cirrhose en Europe et en Amérique du nord est
l’alcool [7]. Par contre, en Afrique, les étiologies
sont multiples, dominées par les hépatites virales B,
suivies de l’éthylisme chronique [5,7,8]. La
prévalence de l’infection chronique par le VHB en
République Centrafricaine varie de 10% à 19,8%
[9-12] selon la population d’étude. Toutefois, le
lien étroit entre la cirrhose et le VHB reste une
préoccupation du gastroentérologue, car la survenue
d’une cirrhose constitue un évènement majeur dans
l’histoire naturelle de l’hépatite virale avec des
complications redoutables responsables d’une
morbi-mortalité importante [13,14]. A Bangui
[5,15], comme dans les autres études africaines [16-
18], les auteurs ont retrouvé une prédominance
masculine de la cirrhose. Notre étude se propose de
déterminer les caractéristiques épidémiologiques,
cliniques de la cirrhose post-hépatitique B.
PATIENTS ET METHODES
Nous avons mené une étude transversale, analytique
d’une durée de 3 ans (1
er
Aout 2013 au 31 Juillet
2016). Nous avons inclus, après consentement
éclairé, les sujets des deux sexes âgés d’au moins
18 ans chez qui le diagnostic de cirrhose virale B
était posé. Le diagnostic de cirrhose était retenu sur
les signes cliniques d’insuffisance hépatocellulaire
(IHC) et d’hypertension portale (HTP), les signes
biologiques d’IHC, les signes échographiques et
endoscopiques d’HTP. L’étiologie virale était
recherchée par la sérologie du VHB. En cas de
positivité de l’AgHBs, la coinfection avec le virus
de l’hépatite Delta et le VIH était recherchée. La
collecte des données était faite à l’aide d’une fiche
d’enquête individuelle à administration directe. Les
données ont été recueillies auprès des malades, dans
les dossiers médicaux, et le registre
d’hospitalisation. La saisie et l’analyse des données
étaient faites à l’aide du logiciel Epi Info 7. Le test
statistique de Chi² était utilisé avec un risque alpha
< 0,05%.
RESULTATS
Pendant la période d’étude, 1340 patients ont été
hospitalisés, dont 300 (22,4%) pour cirrhose, parmi
lesquels 218 (16,3%) avaient une cirrhose post
hépatitique B. Il s’agissait de 137 hommes (62,9%)
et 81 femmes (37,1%). Le sex-ratio était de 1,69.
L’âge moyen des hommes était de 38,5 ans
(extrêmes de 18 et 86 ans), tandis que l’âge moyen
des femmes était de 33,8 ans (extrêmes de 18 et 63
ans). La figure 1 montre la répartition par sexe et
par tranche d’âge.
Selon la situation matrimoniale des patients, les
célibataires étaient les plus concernés aussi bien
chez les hommes que chez les femmes, sans
différence statistiquement significative (tableau I).
Figure 1 : Répartition par tranche d’âge et par sexe
5
15(6,9%)
51 (23,4%)
15 (6,9%)
28 (12,8%)
21 (9,6%)
0
10
20
30
40
50
18-28 ans 29-49 ans 50 et plus
feminin masculin
88 (40,4%)
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Le tableau I : présentation de la situation matrimoniale des patients
Tableau I : Répartition selon la situation matrimoniale.
Situation
matrimoniale
Sexe
p
RR
IC
Féminin
Masculin
Célibataire
60 (27,5%)
109 (50%)
-
-
-
Marié (e)
13 (6%)
28 (12,9%)
0,93
1,12
[0,57-2,19]
Veuf (ve)
8 (3,4%)
0
0,03
0,36
[0,27-0,47]
Total
81
137
Les antécédents les plus fréquents étaient l’ictère
non exploré, la consommation d’alcool et de tabac.
La quantité moyenne d’alcool consommée était
estimée à 60 g/j (extrême : 20 et 240 g). La durée
moyenne de consommation d’alcool était de 9 ans
(extrême 4 et 23 ans). Le tableau II présente la
répartition par sexe des antécédents des patients.
Tableau II : antécédents médicaux et habitudes des
patients selon le sexe
Antécédents
Sexe
Total(%)
Féminin(%)
Masculin(%)
Ictère
40 (18,34)
83 (38,07)
123 (56,42)
Alcool
56 (25,8)
107 (49,08)
163 (74,77)
Tabac
0 -
12 (5,5)
12 (5,5)
Tatouage
16 (7,33)
22 (10,09)
38 (17,42)
Toxicomanie
5 (2,29)
0
5 (2,29)
Transfusion
sanguine
7 (3,21)
9 (4,12)
16 (7,33)
Les signes fonctionnels les plus fréquents étaient la
douleur de l’hypochondre droit (73 cas),
l’hématémèse et le méléna (85 cas). Les signes
généraux, notamment l’asthénie physique et
l’amaigrissement étaient retrouvés chez tous les
patients. Les signes physiques les plus fréquents
étaient l’ascite (183 cas), l’hépatomégalie (175 cas)
et l’ictère (152 cas). Le tableau III montre la
répartition par sexe des signes cliniques.
La cirrhose était due au virus sauvage dans 64 cas
(29,3%) et au virus mutant pré C dans 154 cas
(70,7%). La coinfection VHB et VHD était
retrouvée chez 49 patients (22,5%). Le tableau IV
présente la répartition par sexe des résultats des
sérologies du VHB, VHC, VHD et du VIH.
Tableau III : répartition des signes cliniques selon le sexe
Signes cliniques
Sexe féminin
Sexe masculin
Total
Effectif (%)
Effectif (%)
Effectif (%)
Signes fonctionnels
Hématémèse et mélena
27(12,4)
58(26,6)
85(39)
Douleur hypochondre droit
32(14,7)
41(18,8)
73(33,5)
Signes généraux
Amaigrissement
81(37,1)
137(62,9)
218(100)
Asthénie physique
81(37,1)
137(62,9)
218(100)
Signes physiques
Ictère
58(26,6)
94(43,1)
152(69,7)
Circulation veineuse collatérale
52(23,85)
85 (39)
137 (62,84)
Leuconichie
13(6)
37(17)
50(23)
Ascite
68(3)
115(52,6)
183(55,6)
Hépatomégalie
63(28,9)
112(51,83)
175(80,73)
Splénomégalie
36(16,5)
58(26,6)
94(43,1)
Encéphalopathie hépatique
8(3,67)
23(10,55)
31(14,22)
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Tableau IV : Répartition des résultats sérologiques selon le sexe.
Marqueurs viraux
Sexe féminin
n=81
Sexe masculin
n=137
Total
Effectif (%)
Effectif (%)
Effectif (%)
AgHBs positif
81(100)
137(100)
218(100)
Ac.antiHBc totaux
81(100)
137(100)
218(100)
Ag HBe positif
30(37)
34(24,8)
64 (29,3)
Ac.antiHBe positif
51(63)
103(75,2)
154(70,7)
VIH positif
13(16)
19(13,9)
32(14,6)
Ac anti VHC positif
0
11(8)
11(5)
Ac anti VHD positif
17(21)
32(23,3)
49(22,5)
L’endoscopie digestive haute a permis de trouver
des varices œsophagiennes (VO) chez tous les
patients. Les VO étaient de grade 1 dans 22 cas
(3,7%), grade 2 dans 118 cas (60,3%), grade 3 dans
78 cas (36%). Le stade de gravité de la cirrhose
était évalué par le score de Child-Pugh. La classe A
était retenue chez 12 patients (5,5%), la classe B
chez 149 patients (68,4%) et la classe C chez 57
patients (26,1%).
DISCUSSION
Le diagnostic de la cirrhose dans notre série était
fondé sur les signes cliniques et biologiques de
l’IHC, les signes échographiques et
morphologiques de l’HTP. Cependant, il est admis
que devant les arguments épidémiologiques,
cliniques, biologiques, échographiques, et
endoscopiques concordant, le diagnostic de cirrhose
peut être porté sans nécessairement recourir à la
réalisation de la ponction biopsie hépatique pour
l’analyse histologique ou par utilisation d’autres
moyens non invasifs [2,19]. Dans notre travail, la
cirrhose virale B représente 16,3% des patients
hospitalisés dans le service. Cette fréquence est
supérieure à celle observée par les auteurs à
Marrakech qui est de 7,3% [17]. La fréquence de
l’étiologie virale serait probablement plus élevée
dans notre série, si tous les patients avaient réalisé
la sérologie. La prédominance de la cirrhose virale
B dans notre étude confirme les données antérieures
à Bangui [5,15]. Elle traduit la prédominance du
virus de l’hépatite B dans la population à Bangui
[20]. En Afrique, la première cause de la cirrhose
est le VHB [16,17,21-29]. L’âge moyen des
patients atteint de cirrhose était de 33,8 ans chez les
femmes, et 38,5 ans chez les hommes. La cirrhose
surviendrait plus tôt chez la femme que chez
l’homme. L’âge moyen de tous nos patients était de
38,54 ans. Il est inférieur à celui rapporté dans les
travaux antérieurs dans le service [5] et par
Ouavene et al. [15], lesquels ont trouvé
respectivement 44 ans et 45 ans. Des auteurs
africains ont trouvé un âge moyen respectivement à
46,5 ans, 49 ans, 50 ans, et 58 ans [4,16,17,25].
L’âge moyen des patients atteints de cirrhose dans
notre étude tend à diminuer. Il pourrait être lié à
l’association de facteur de risque, notamment
l’augmentation de la consommation d’alcool chez
les jeunes qui pourrait favoriser la progression de la
fibrose. La baisse de l’âge moyen de survenu de la
cirrhose à Bangui, doit amener à mener des actions
de prévention notamment la sensibilisation sur les
mesures préventives par rapport au VHB et VHC,
les méfaits de l’alcool, la vaccination contre le
VHB dans le but de protéger la population jeune.
L’âge jeune des patients au moment du diagnostic
pourrait être lié à la transmission verticale du VHB.
Elle expliquerait probablement dans les années à
venir une augmentation de la fréquence de
carcinome hépatocellulaire à Bangui, d’où l’intérêt
de la mise en place d’un programme national de
lutte contre les hépatites virales. La majorité des
patients 151(69,3%) se trouvaient dans la tranche
d’âge de 29 à 50 ans pour les deux sexes. Cette
constatation corrobore les données antérieures de
certains auteurs [15,17]. Contrairement aux données
européennes la cirrhose est l’apanage du sujet
d’âge moyen de 60 ans [7]. La prédominance
masculine dans notre étude confirme les données de
la littérature [4,5,15,16,20,21,25,26,28,29]. Cette
prédominance masculine pourrait s’expliquer par la
fréquence élevée du portage chronique chez
l’homme du VHB rapportée par les auteurs à
Bangui [9,10,15,28,29]. Par contre, Diarra et al.
[18] ont observé une prédominance féminine.
L’antécédent de la consommation d’alcool était
rapporté chez 163 patients (74,8%), dont 107
hommes (49,08%). Cette prévalence est comparable
à celle déjà rapportée par les auteurs à Bangui
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[5,15,28]. La fréquence élevée de la consommation
d’alcool chez les hommes pourrait s’expliquer par
le fait que, dans notre contexte les hommes
consomment plus l’alcool que les femmes. Ainsi,
l’association de l’hépatite chronique B et la
consommation de l’alcool pourrait favoriser la
progression de l’hépatopathie chronique virale vers
la cirrhose. Les signes cliniques les plus fréquents
dans notre série étaient par ordre de fréquence
l’ascite (83,6%), l’ictère (68,9%), les CVC (53,4%).
Ces signes sont rapportés plusieurs auteurs, à des
fréquences variables [5,16,17]. La fréquence de VO
(100%) rapportée dans notre travail est supérieure à
celle des auteurs à Ouagadougou (53,3%) [4].
Parmi les patients atteints de cirrhose post
hépatitique B, 149 (68,4%) étaient au stade B de
Child-Pugh et 57 (26,1%) au stade C. Ce constat
était déjà rapporté par les études antérieures à
Bangui [5,15] et par d’autres auteurs [17,25]. Ces
résultats montrent que la cirrhose est diagnostiquée
tardivement dans notre milieu.
CONCLUSION : la cirrhose virale B est fréquente
chez l’adulte jeune, le plus souvent de sexe
masculin. Le diagnostic de l’affection est fait
tardivement au stade de complications dont les plus
fréquentes sont l’ascite et l’ictère. Le pronostic est
mauvais du fait de la découverte tardive. Il apparait
alors important qu’un programme national de lutte
contre les hépatites soit mis en place afin de mener
des actions de prévention, de dépistage et de prise
en charge des patients infectés.
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