ANNALES DE L’UNIVERSITÉ DE BANGUI
Série D, VOL. 3, N°001 / Juin 2017 -
ARTICLE ORIGINAL
Profil épidémiologique et clinique du paludisme grave de l’enfant à Bangui
Epidemiological and clinical profile of severe childhood malaria in Bangui
Marie Christine Awa Sépou Yanza
1
, Gaspard Tékpa
2
, Brice Olivier Bogning Mejiozem
1
, Synthia Ningatoloum
Nazita
1
, Jean Chrysostome Gody
1
, Boniface Koffi
3
.
1.
Complexe pédiatrique de Bangui, République centrafricaine
2.
Service des maladies infectieuses, Hôpital de l’Amitié de Bangui, République Centrafricaine
3.
Laboratoire National de Biologie Clinique et de Santé Publique, Bangui, République Centrafricaine
Auteur correspondant : Marie Christine Awa YANZA, Unités médicales, Complexe Pédiatrique, Bangui,
République centrafricaine. Email : sepouyanzamarie@yahoo.fr
Téléphone : +236 75 505886/+236 72631783
Reçu le 26/01/2017 ; Accepté le 12/04/2017
Résumé
Objectif : décrire les aspects épidémiologiques et
cliniques du paludisme grave de l’enfant à Bangui.
Patients et méthodes : Il s’agissait d’une étude
transversale analytique réalisée au Complexe
Pédiatrique de Bangui (CPB) du 28 juin au 27
septembre 2016. Après l’obtention du consentement
de leurs parents, les enfants présentant des signes
de paludisme grave ont été inclus. Un questionnaire
a permis de collecter les données qui ont été saisies
et analysées à l’aide du logiciel Epi Info 7. Le test
de Chi carré a été utilisé pour comparer les
proportions au seuil de 0,05.
Résultats : Sur 1252 malades hospitalisés durant la
période d’étude, 342 (27,31%) avaient le paludisme
grave dont 217 (63,45%) étaient de sexe masculin.
L’âge moyen était de 35,95 ± 27,21 mois. Les
malades provenaient de leur domicile dans 66,67%
des cas ; 80% avaient consulté au moins deux jours
après le début des signes cliniques. La majorité des
patients (65,20%) ont reçu un traitement
traditionnel à domicile. Les principaux motifs de
consultation étaient la fièvre (99,71%), le
vomissement (71,05%), la pâleur (70,18%), la
difficulté respiratoire (62,57%) et les convulsions
(41,52%). L’examen physique avait retrouvé la
tachycardie (89,47%), la splénomégalie (73,98%),
l’altération de l’état de conscience (59,94%),
l’hépatomégalie (49,42%) et la prostration
(34,50%). Les principales formes cliniques
observées étaient les formes anémiques (47,95%) et
neurologiques (25,44%). L’évolution était marquée
par le décès dans 58 cas (16,95%).
Conclusion : Le paludisme grave est fréquent à
Bangui. Des actions de sensibilisation de la
population pour réduire le lai de prise en charge
et lutter contre l’automédication demeure
indispensables.
Mots clés : Paludisme pédiatrique grave,
épidémiologie, clinique, Bangui.
Abstract
Objective: Malaria represents 58% of the reasons
for consultations in the Central African Republic.
Serious forms are frequent but poorly documented.
The aim of this work was to describe the
epidemiological and clinical aspects of severe
childhood malaria in Bangui.
Patients and methods: This was a cross-sectional
study conducted at the Complexe Pédiatrique de
Bangui (CPB) from June 28 to September 15, 2016.
After obtening the parental consent, children with
severe signs of malaria been included. A
questionnaire was used to collect the data that was
entered and analyzed using the Epi Info 7 software.
The square Chi test was used to compare the
proportions at the 0.05 threshold.
Results: Of 1252 patients hospitalized during the
study period, 342 (27.31%) had severe malaria, of
which 217 (63.45) were male. The average age was
35.95 ± 27.21 months. Over all 66.67% of the
patients came directly from their homes; 80% had
consulted at least two days after the onset of clinical
signs. The majority of patient (65.2%) received
traditional home treatment. The main reasons for
consultation were fever (99.71%), vomiting
(71.05%), pallor (70.18%), difficulty breathing
(62.57%) and seizures (41.52%). Tachycardia
(89.47%), splenomegaly (73.98%), impairment of
consciousness (59.94%), hepatomegaly (49.42%)
and prostration (34.50%) were diagnosed during the
physical examination. The main clinical forms
observed were anemic (47.95%) and neurological
(25.44%) forms.
Conclusion: Severe malaria is common in Bangui.
Awareness-raising actions to reduce the waiting
time and fight against self-medication remain
essential.
Keywords: Severe malaria, child, epidemiology,
clinic, CAR (Bangui).
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Introduction
Le paludisme est une maladie endémique grave car
l’OMS a estimé le nombre de cas de paludisme à
212 millions et le nombre de décès associes à
429000 en 2015 [1]. En République Centrafricaine
(RCA), le paludisme est au premier rang des causes
de morbidité et de mortalité infantile. Il était
responsable de 58% des causes de consultations
externes en 2010 contre 40% en 2001 [2] et 54%
des décès hospitaliers en 2010 contre 23% en 2005
[3]. Il touche 32,2% des enfants de moins de 5 ans
qui constituent avec les femmes enceintes le groupe
le plus vulnérable [2]. Le taux de létalité d’un
paludisme grave non traité, en particulier le
neuropaludisme, est voisin de 100%. Cependant, si
un traitement antipaludéen efficace accompagné
d’une thérapie de soutien est administré sans délai,
ce taux tombe globalement entre 15 et 20% [4].
Pour qu’une prise en charge soit efficace, le
diagnostic devrait être posé dans les 24 heures qui
suivent l’apparition des symptômes [2]. Le
diagnostic repose sur les signes cliniques, confirmé,
par l’examen parasitologique par la microscopie ou
la détection des antigènes spécifiques par un test de
diagnostic rapide (TDR) [2]. Les dernières données
sur le paludisme grave de l’enfant à Bangui
remontent à 2004 [5]. Il est donc apparu nécessaire
de faire le point sur l’état actuel de cette forme de la
maladie afin de disposer de données actualisées
pouvant contribuer à améliorer la prise en charge
des enfants. L’objectif de ce travail était de décrire
le profil épidémiologique et clinique du paludisme
grave au Complexe Pédiatrique de Bangui.
Patients et méthodes
L’étude a été réalisée au Complexe Pédiatrique de
Bangui (CPB). Il s’agissait d’une étude
transversale, réalisée sur une période de 3 mois,
allant du 28 juin au 27 septembre 2016. La
population de l’étude était constituée de l’ensemble
des enfants admis en hospitalisation dans les
différentes unités médicales du CPB durant la
période d’étude. Nous avons inclus dans l’étude,
après l’obtention du consentement des parents ou
des tuteurs, tout enfant présentant une des
manifestations du paludisme grave selon les critères
de l’OMS [6] associée à la positivité de la goutte
épaisse à plasmodium falciparum couplée à la
densité parasitaire. Les examens d’urgence (goutte
épaisse et densité parasitaire, frottis sanguin,
hémogramme, test d’Emmel, groupe sanguin
rhésus, transaminases, créatininémie, ionogramme
sanguin, taux de prothrombine, bandelette urinaire à
la recherche d’une molyse intra-vasculaire, étude
du liquide cérébrospinal) ont été réalisés au niveau
du laboratoire du CPB. Le traitement était fourni
par l’unité de dispensation des médicaments du
CPB. Une fois le diagnostic retenu, le traitement
avait consisté en l’administration de l’artésunate en
intraveineuse à la dose de 2,4 mg/kg toutes les 12
heures pour les trois premières doses puis toutes les
24 heures. Le relais était assuré par voie orale avec
la combinaison d’artéméther/luméfantrine dès que
l’état du malade le permettait. N’ont pas éinclus
dans l’étude, les cas de paludisme grave associés à
d’autres pathologies chroniques. Les malades ont
été recrutés lors des consultations aux urgences
médicales et au cours d’hospitalisation aux soins
intensifs. La collecte des données a été faite à l’aide
d’un questionnaire anonyme rempli à partir de
l’interrogatoire des parents ou des tuteurs des
enfants malades lors de l’enrôlement. Pour chaque
malade inclus, nous avons recueilli des données en
rapport avec les variables sociodémographiques,
cliniques, paracliniques, thérapeutiques et
évolutives. La saisie et l’analyse des données
avaient été réalisées à l’aide du logiciel épi-info7.
Nous avons utili le test de chi-carré pour la
comparaison des proportions au seuil de
significativité de 0,05.
Résultats
Sur 1.252 malades hospitalisés durant la période
d’étude, 342, (27,31%) avaient le paludisme grave.
Parmi ces malades, 217 (63,45%) étaient des
garçons. Le sex-ratio était de 1,73. La proportion
des garçons était supérieure à celle des filles dans
toutes les tranches d’âge. La moyenne d’âge était de
35,95 ± 27,21 mois. Elle était de 36,43 ± 30,70
mois chez les filles contre 35,68 ± 25,07 mois chez
les garçons sans différence significative (p˃0,05).
Le tableau I présente la répartition des malades par
tranche d’âge et par sexe.
Tableau I : Répartition des malades par tranche
d’âge et par sexe
Par rapport à la provenance, 228 malades (66,67%)
étaient venus directement de leur domicile. Le
traitement à domicile rapporté chez ces 228
malades était constitué d’antipyrétiques (70,13%),
de médicaments traditionnels (65,20%),
d’antipaludéens (19,59%), d’antibiotiques
(19,01%), de corticoïdes (2,63%),
d’anticonvulsivants (2,63%) et de fer (2,34%).
Les 114 malades (33,33%) avaient transité par
d’autres structures de san avant d’être référé au
CPB. Au cours de leurs transits dans ces formations
sanitaires, ils ont bénéficié des traitements
suivants : antipaludéens (95,61%), antipyrétiques
Tranches
d’âge (m
Sexe Masculin
Sexe Féminin
Total
Nb
%
Nb
Nb
%
< 6 mois
5
2,30
1
6
1,76
6 23 mois
49
22,59
45
94
27,49
24 59 mois
121
55,76
56
177
51,75
≥ 60 mois
42
19,35
23
65
19
Total
217
100
125
342
100
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(82,45%), corticoïdes (27,19%) et anticonvulsivants
(15,78%).
Les motifs d’hospitalisation étaient la fièvre
(99,71%), les vomissements (71,05%), la pâleur
conjonctivale (70,18%), la difficulté respiratoire
(62,57%), les convulsions (41,52%), les céphalées
(18,13%), la diarrhée (9,94%), les urines foncées
(6,14%) et les frissons (0,88%). Ces signes ont
amené 53,2% des malades à consulter à partir de 72
heures. Les autres ont consulté un peu plus tard.
Les signes physiques notés à l’admission étaient :
tachycardie (89,47%), splénomégalie (73,98%),
altération de l’état de conscience (59,94%),
hépatomégalie (49,42%), prostration (34,50%),
râles d’encombrement bronchique (23,10%),
hématurie (11,40%), ictère (7,60%), souffle à
l’auscultation cardiaque (5,56%), signes de
déshydratation (3,22%), oligurie (3,22%) et
agitation (3,22%). Les signes biologiques, à
l’entrée, ont relevé une densité parasitaire médiane
à 1900 parasites/mm
3
(extrêmes 150 et 98.940
parasites/mm
3
), une valeur moyenne de
l’hémoglobine à 5,38 ± 2 g/dl, une glycémie
moyenne à 1,06 ± 0,56 g/l. L’hypoglycémie était
présente chez 91 patients (26,60%). La prévalence
du VIH chez 148 malades testés était de 4,82%.
Les principales formes cliniques étaient les formes
anémiques et neurologiques. Elles étaient isolées ou
associées à d’autres formes cliniques (Figure 1).
Figure 1 : Répartition des malades selon les
principales formes cliniques (N=342).
Après le traitement, 284 patients (83,05%) étaient
sortis guéris dont 23 (6,72%) avec séquelles. Ces
séquelles étaient représentées par : dysarthrie (6
cas), hypoaccousie (6 cas), tétraparésie (4 cas),
monoparésie (3 cas), paralysie faciale (3cas),
paraparésie (1 cas). Le décès était survenu chez 58
patients (16,95%). La durée moyenne de prise en
charge était de 3,66 ±1,95 jours.
Discussion
Notre étude a mis en évidence un taux de
prévalence global de 27,31%. Cette prévalence est
plus élevée que celles rapportées par certains
auteurs [7,8]. La plupart des malades dans notre
étude appartenaient à la tranche d’âge de 6 à 59
mois (79,24%) comme l’ont décrit d’autres auteurs
[10-12]. Il s’agissait d’enfants de moins de cinq ans
qui n’avaient probablement pas encore acquis une
prémunition contre le paludisme et présentaient par
conséquent une vulnérabilité élevée face à cette
maladie. Par contre, au-delà de 59 mois en zone
d’hyper et d’holo-endémie palustre, la protection
immunitaire est assez performante pour protéger
l’enfant des formes graves de paludisme [9]. Les
nourrissons de 1 à 6 mois représentaient 1,75% des
cas. Ce faible taux serait à deux facteurs
essentiels que sont, la transmission trans-placentaire
des anticorps maternels et la présence de
l’hémoglobine fœtale défavorable à la croissance du
parasite dans les maties [1, 13-16]. La
prédominance masculine est relevée par certains
auteurs [16-19]. La majorité des enfants (66,67%)
étaient venus directement de leurs domiciles sans
passer par un centre de santé. Ce choix des patients
serait lié au manque d’information sur le circuit
d’accès aux soins d’autant que 77,35% des malades
viennent directement de leurs domiciles [20].
La fièvre, la pâleur, les vomissements, la polypnée
et les convulsions sont des signes qui font évoquer
le paludisme grave en zone d’endémie palustre
justifiant le traitement présomptif [21]. Les signes
de gravité cliniques et biologiques étaient les
mêmes que ceux décrits par l’OMS [6]. Plus de la
moitié des malades (53,2%) étaient venus en
consultation à partir de la 72
ème
heure après le début
des symptômes. Moyen et al. [10] à Brazzaville
avaient rapporté un retard de 8 jours entre le début
de la symptomatologie et la prise en charge. Ce
retard dans l’accès aux soins pourrait s’expliquer
par le recours fréquent aux traitements traditionnels
dont l’efficacité n’est pas prouvée ou à
l’automédication qui n’est souvent pas appropriée
du fait de la qualité ou de la posologie des produits
utilisés. En effet, le traitement traditionnel a été
appliqué par 65,20% des parents. Diaby et al. [22] à
Abidjan ont rapporté que les malades se faisaient
traiter par les tradipraticiens d’abord avant de venir
à l’hôpital à un stade très évolué ou tardif.
Les formes cliniques sont dominées par la forme
anémique seule à 47,95% et neurologique à
25,44%. Ces résultats sont similaires à ceux des
auteurs [11,16,20,23-26]. Par contre l’étude de
Camara et al. à Dakar [27] avait montré que les
manifestations neurologiques (52,5%) étaient plus
fréquentes au cours du paludisme grave que celles
de l’anémie dans 21,6%. La létalité était élevée,
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16,95%, témoignant de la sévérité du paludisme
grave chez l’enfant.
Conclusion
Le paludisme grave de l’enfant est fréquent à
Bangui, dominé par la forme anémique et
neurologique. Il touche essentiellement les enfants
de moins de cinq ans avec une prédominance
masculine. L’automédication et les traitements
traditionnels constituent des problèmes de prise en
charge précoce. La létalité reste très élevée. Des
actions de sensibilisation doivent être menées pour
éviter les recours aux médicaments traditionnels ou
à l’automédication qui grèvent lourdement le
pronostic du paludisme grave de l’enfant.
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Conflit d’intérêt : aucun
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