ANNALES DE L’UNIVERSITE DE BANGUI
Série D, VOL. 2, N°001 / Juin 2016 -
Vitiligo Zébré : à propos d’un cas secondaire à un lavement rectal avec une décoction
de Chromoelana odorata au Complexe Pédiatrique de Bangui.
Zebra vitiligo: about a secondary case to a rectal enema with a decoction of
chromoelana odorata at the Complex Pédiatrique de Bangui
L Kobangué
1
, MCA Sépou Yanza
2
, BO Bogning Mejiozem
2,
JE Kosh Komba Palet
2
, JC Gody
2
.
1. Service de Dermatologie et de Vénérologie du CHU de Bangui
2. Unité médicale du Complexe Pédiatrique de Bangui.
Adresse : Léon Kobangué, Service de Dermatologie et de Vénérologie du CHU de Bangui ;
Tél : +236 75505888 ; E-mail : kobangleon@yahoo.fr
Reçu le, 20 Avril 2016 ; Accepté le 08 Juin 2016
Résumé
Introduction : Nous rapportons un cas de vitiligo
zébré (moucheté) survenu après une urticaire due à
un lavement rectal d’une décoction de feuille verte
de Chromoelana odorata chez un nourrisson de 14
mois.
Observation : Il s’agissait d’un nourrisson de 14
mois, de sexe féminin, reçu au Complexe
pédiatrique de Bangui pour une dépigmentation.
L’histoire de la maladie remonterait à environ 30
jours à domicile par une diarrhée profuse, associée à
un prurit anal qui a motivé un lavement rectal avec
une potion de feuille verte de Chromoelana
Odorata. Deux heures plus tard s’est installé un
prurit généralisé, suivi quelques minutes par
l’apparition de lésions cutanées à type de papules
érythémateuses couvrant presque tout le corps que
nous rattachons à des sions d’urticaire. Ces lésions
ont régressé 12 heures plus tard suite à une
automédication au dexaméthasone injectable.
L’évolution a été marquée par l’installation de
nouvelles lésions cutanées à type de dépigmentation
cutanée en gouttes qui vont confluer en larges
plaques dépigmentées évoquant un vitiligo.
Conclusion : Cette observation pose la question de
vitiligo toxidermique à l’heure de l’automédication
et de la pharmacopée traditionnelle.
Mots clés : Vitiligo, Urticaire, Pharmacopée
traditionnelle, Toxidermie, Bangui.
Abstract
Introduction: We report a case of zebra (flecked)
vitiligo after urticaria due to a rectal enema of a
green leaf potion of Chromoelana odorata in a 14-
month-old infant.
Observation: This was a 14-month-old female
infant received at the Complexe Pédiatrique de
Bangui for depigmentation. The history of the
disease started about 30 days at home with diarrhea
associated with anal pruritus that prompted a rectal
enema with a green leaf potion of Chromoelana
odorata. Two hours later widespread pruritus
developed, followed for a few minutes later by the
appearance of skin lesions like erythematous papules
covering almost the whole body that we attach to
urticaria lesions. These lesions will regress 12 hours
later following self-medication with dexamethasone
injection. The evolution will be marked by the
installation of new cutaneous lesions of skin type
depigmentation that will merge into large
depigmented plaques evoking a vitiligo.
Conclusion: This observation raises the question of
toxidermic vitiligo at the time of self-medication.
Key words: Vitiligo, Urticaria, Traditional
pharmacopoeia, Bangui.
Introduction : Le diagnostic du vitiligo est souvent
clinique et facile sous la lampe de Wood à l’œil nu [1].
C’est une dermatose ayant principalement comme cible
les mélanocytes épidermiques et accessoirement ceux
oculaires, méningés et auriculaires. Certains facteurs
révèlent le vitiligo en faisant apparaître les taches :
frictions mécaniques, pressions continues sur la peau,
blessures, stress, réactions médicamenteuses [2]. En
Afrique la prévalence varie d’un pays à l’autre. En
Centrafrique, à notre connaissance, aucune donnée
n’est disponible sur l’incidence ou la prévalence du
vitiligo tant dans la population générale qu’en milieu
hospitalier. Nous rapportons un cas clinique d’un
enfant ayant subi un lavement avec une potion
traditionnelle qui s’est compliqué d’une urticaire puis
d’une dépigmentation.
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Figure 1 : Image de vitiligo secondaire
à une urticaire toxidermique
Figure 2 : Image de vitiligo secondaire
à une urticaire toxidermique
Figures 3: Images de vitiligo moucheté
secondaire à une urticaire toxidermique
Observation médicale : Il s’agit d’un nourrisson de
14 mois, de sexe féminin, amené en consultation aux
urgences médicales du Complexe pédiatrique de
Bangui (CPB) le 17 septembre 2015 par sa mère pour
dépigmentation. L’histoire de la maladie remonterait
à environ 30 jours à domicile par une diarrhée
profuse, associée à un prurit anal. Cela a amené les
parents à effectuer un lavement rectal avec une potion
traditionnelle faite de feuille verte dont les
caractéristiques sont celles de Chromoelana odorata
(famille des ASTERACEAE). Deux heures plus tard
va s’installer un prurit généralisé prédominant au
niveau du tronc, suivi quelques minutes par
l’apparition des lésions cutanées à type de papule
érythémateuse couvrant presque tout le corps que
nous rattachons à des lésions d’urticaire. Ces lésions
vont régresser 12 heures plus tard suite à une
injection de dexamethasone à domicile. L’évolution
va être marquée vers la 48
ème
heure par la régression
de la diarrhée et l’installation des nouvelles lésions
cutanées à type de dépigmentation d’environ 1 mm
de diamètre selon la mère, siégeant principalement au
niveau de la face et des avant-bras. Une première
consultation a été réalisée au CPB, après examen, le
diagnostic de vitiligo a été posé et le nourrisson
référé en consultation dermatologique. L’enfant est
revu trois semaines plus tard (le 14 octobre 2015)
pour une exacerbation et une extension de la
dépigmentation aux autres parties du corps. On ne
notait aucun antécédent médical particulier, ni de
notion de vitiligo dans la famille de 1
er
degré. Le
signe fonctionnel était un prurit généralisé. Sur le
plan physique on notait des plaques de
dépigmentation couvrant quasiment tout le visage y
compris les muqueuses labiales et palpébrales, le cou
(Figure 1), la totalité de l’organe génital externe;
quelques petites plaques au niveau du thorax, du
ventre, des membres supérieurs (Figure 2), une partie
des fesses et le dos des pieds (Figure 3).
Certaines lésions avaient une bordure légèrement
érythémateuse. Le reste de l’examen était sans
particularité. Sur le plan biologique, l’hémogramme
était normal. La sérologie VIH de la mère et de
l’enfant était positive. Devant ce tableau clinique,
nous avons conclu à un vitiligo moucheté (ou encore
zébré) post urticaire, consécutif à un lavement rectal
d’une potion de Chromoelana odorata. Jusqu’à la fin
de l’hospitalisation qui avait duré 13 jours, les lésions
étaient restées stables.
Discussion : Notre cas n’a pas d’intérêt
épidémiologique mais certaines études internationales
montrent que l'incidence du vitiligo varie de 0,1 à
plus de 8,8% [3]. La plupart des auteurs ne pensent
pas que le vitiligo puisse être l’apanage de l'enfance ;
toutefois, 50% des patients développent leurs
premières lésions avant l'âge de 20 ans et 25% avant
l'âge de 10 ans avec une possibilité d’apparition des
lésions avant l’âge de 6 mois [4] . Très peu de
données existent dans la littérature concernant le
vitiligo de l'enfance, mais il semble y avoir des
différences marquées entre le vitiligo chez l’adulte et
chez l’enfant [4]. La prévalence exacte du vitiligo à
l'âge pédiatrique est inconnue car elle est variable
d’un pays à un autre. Aux USA, sur une tranche
d’âge de 1 à 17 ans, la prévalence est de 0,24% parmi
une population de 20749 personnes [4]. Cette
prévalence est de 0,12% dans un échantillon âgé de 0
à 19 ans, au Danemark, [5] alors qu’elle est de 0,23%
chez des sujets de moins de 15 ans au Mali [6]. Notre
patiente avait 14 mois alors que l'âge moyen
d'apparition varie selon les différentes études entre 4
et 8 ans [7]. Le vitiligo peut également se produire
chez les nourrissons dès l'âge de trois mois. Dans la
plupart des séries de cas signalés en pédiatrie, la
prédominance du sexe féminin a été constatée [9,10].
De nombreuses études dans le monde ont montré
l’implication des facteurs raciaux, ethniques,
culturels, mécaniques, immunologiques et toxiques
dans la survenue du vitilogo [8-10]. Dans notre cas,
c’est une urticaire secondaire à un traitement par une
décoction d’une plante médicinale, Chromoelana
odorata, qui est fortement incriminée. Sur le plan
clinique, l’apparition en trois semaines du vitiligo
chez notre malade est de type foudroyant « éclair »
(type moins fréquent) alors que la majorité des
vitiligos ont une apparition rapide (en quelque mois)
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ou lentement progressive comme l’a rapporté Bardjij
Imad [10]. Selon la localisation, la leucodermie est
apparue sur la face puis s’est étendue sur presque
toutes les autres parties du corps. Cette forme
généralisée correspond au type Vitiligo Non
Segmentaire (VNS) qui s’étend souvent de manière
symétrique contrairement au Vitiligo Segmentaire
(VS) qui est souvent unilatéral [9]. Par ailleurs, une
autre étude a rapporté qu’un pourcentage élevé,
d’antécédents familiaux de maladies auto-immunes, a
été observé chez les enfants atteints du VS par
rapport à ceux ayant un VNS [11]. Le dos est
généralement l'un des endroits touchés en dernier par
le vitiligo, contrairement à l'abdomen qui est un site
commun d’apparition précoce des lésions. La région
péri-anale et les fesses, sont des zones de prédilection
du VNS chez les jeunes enfants, ce qui suggère le
rôle du phénomène de Koebner déclenché par les
couches et les soins d'hygiène [12]. Chez notre
patient les facteurs sont combinés et confus à savoir
le début marqué par la diarrhée, suivi de
l’automédication à base de plantes traditionnelles, et
enfin l’apparition de l’urticaire. Les lésions de
vitiligo chez notre malade ont une variante clinique
de type vitiligo inflammatoire. Il est décrit que les
lésions peuvent parfois avoir une bordure
érythémateuse soulevée [13]. Toutefois,
l'inflammation de nombreuses lésions en même
temps est très rare. Un léger prurit pourrait être
associé. Lorsque l'inflammation disparaît, la peau
devient dépigmentée ; cette inflammation est parfois
rapportée dans le cas du vitiligo professionnel [14].
Dans ce cas les patients doivent être interrogés sur
des éventuelles expositions chimiques. Dans notre
cas cette exposition peut être évoquée devant la
plante Chromoelana odorata qui est utilisé pour faire
l’injection intra-rectale. L’aspect clinique de notre
patient était typique de vitiligo. Nous n’avions pas
réalisé l’examen anatomopathologique. Le dosage
des anticorps sériques anti-mélanocytaires nétait pas
disponible dans les laboratoires de la place, encore
que son résultat positif n’est souvent retrouvé que
chez des patients ayant un vitiligo universalis [10].
Par ailleurs ces anticorps anti-mélanocytes peuvent
être trouvés dans d'autres pathologies comme la
candidose cutanéo-muqueuse. De ce fait, la recherche
des anticorps anti-mélanocytes ne fait pas partie des
examens de routine [15]. L’infection à VIH,
découverte fortuitement, constitue un terrain fragile
chez notre patiente. Le niveau socio-économique des
parents ne nous avait pas amené à prescrire un
traitement, ce d’autant plus que les lésions étaient
stables.
Conclusion
Le vitiligo du nourrisson est rare. C’est pour la
première fois qu’une plante, Chromoelana odorata, est
incriminée dans son apparition. Nous pouvons retenir
que l’apparition de ce vitiligo est foudroyante suite à
une telle intoxication. Par ailleurs, la forme généralisée
des lésions de vitiligo marque la particularité de ce cas.
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